Santé Agroalimentaire Cross-sectoriel

Comment concilier nutrition et climat ? Un enjeu majeur pour le secteur agroalimentaire et les systèmes de santé

Publié le 14 novembre 2025 Lecture 25 min

Aujourd’hui, le réchauffement climatique impacte drastiquement la qualité et quantité nutritionnelle des aliments et, en conséquence, la santé des populations. Dans un premier article, nous avons analysé les effets directs du réchauffement climatique sur la santé via la nutrition: la baisse des rendements et l’altération de la qualité des aliments entraine une hausse des maladies liées à la malnutrition et à la sous-nutrition.

Comme souvent dans les crises environnementales, ce sont les populations les plus vulnérables qui paient le prix fort, avec des taux de mortalité plus élevés et une exposition accrue aux risques sanitaires. Pour faire face à ces enjeux, il est indispensable d’adopter une approche holistique et locale, qui prenne en compte les multiples facteurs influençant la sécurité alimentaire et les pathologies qui en découlent. La transformation du secteur agroalimentaire, en synergie avec les efforts des acteurs de la santé apparaît comme une condition sine qua non pour garantir une sécurité nutritionnelle durable et préserver la santé des populations dans un contexte de réchauffement climatique rapide.

Dans ce second article, Alcimed décrypte les nouveaux défis pour l’écosystème de la santé alimentaire, et détaille les enjeux spécifiques des acteurs privés face à la crise climatique sur le front nutritionnel.

Les enjeux sociétaux du lien climat-nutrition

Comme le souligne le Dr Juan Lucas Restrepo, directeur général de l’Alliance Bioversity International et du Centre international d’agriculture tropicale (CIAT), « l’interconnexion entre malnutrition, perte de biodiversité et changement climatique impose des approches intégrées qui abordent simultanément plusieurs dimensions des systèmes alimentaires ». La sécurité alimentaire est ainsi un défi global qui requiert l’engagement non seulement des États, mais aussi des secteurs agroalimentaire et de la santé. Pour répondre à cette complexité, les Nations Unies ont organisé en février 2025 une table ronde dédiée à la politique et à la recherche sur l’action intégrée climat-nutrition, soulignant l’importance d’une coordination renforcée entre les secteurs pour relever ces défis interdépendants.

Les inégalités géographiques et de genre

En effet, le déséquilibre alimentaire révèle et aggrave des inégalités profondes, tant sur le plan géographique que social. Le changement climatique accentue une double crise nutritionnelle mondiale: la dénutrition et les carences dans les pays à faibles revenus, et la consommation d’aliments ultra-transformés liée aux hausses des prix dans les sociétés plus aisées. Les régions les plus touchées par la faim et la malnutrition restent en effet l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud, où l’accès à une alimentation suffisante et de qualité demeure un défi quotidien. Ces disparités s’expliquent par des facteurs économiques, climatiques et politiques, mais aussi par la fragilité des systèmes de santé et d’approvisionnement alimentaire. Ainsi, des études locales approfondies sur les causes et les impacts de la hausse des températures sont essentielles, afin d’élaborer des réponses holistiques adaptées aux spécificités régionales et aux types de cultures concernés.

D’autre part, les femmes en souffrent le plus car dans de nombreuses sociétés, elles mangent en dernier et en moindre quantité, tout en assumant la majeure partie des tâches domestiques et agricoles. Des mesures adaptées aux spécificités locales et culturelles sont donc nécessaires de la part des organisations responsables de la sécurité alimentaire.

Les enjeux spécifiques des acteurs privés face à la crise climatique

La transformation du secteur agroalimentaire

Face à ces enjeux sociaux et environnementaux, l’engagement du secteur agroalimentaire est essentielle pour garantir une sécurité alimentaire mondiale, et contrer les effets du réchauffement climatique. Cela passe non seulement par la décarbonation de l’industrie et du secteur alimentaire pour traiter la cause racine (selon la FAO, l’agriculture représente près de 24 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre11FAO (2021). The State of Food and Agriculture 2021. Making agrifood systems more resilient to shocks and stresses. Rome.[/mfn]), mais également par un investissement dans la R&D pour développer de nouvelles technologies agricoles capables de s’adapter aux nouvelles conditions de pousses et d’élevage (sécheresse, appauvrissement des sols). De plus, le déplacement des régions agricoles traditionnelles vers de nouveaux territoires nécessite des infrastructures adaptées, un défi de taille pour les millions de communautés vulnérables qui manquent souvent des ressources nécessaires pour s’adapter. Par exemple, en Afrique subsaharienne, plus de 60 % des exploitations agricoles sont menacées par la dégradation des sols et les variations climatiques.

Dans ce contexte, l’agriculture régénératrice apparaît comme une solution prometteuse. En restaurant la santé des sols grâce à des pratiques comme la rotation des cultures, l’agroforesterie et le non-labour, elle améliore la biodiversité et la capacité des sols à retenir les nutriments, ce qui augmente la teneur en micronutriments essentiels des cultures, comme le zinc dans le riz ou la vitamine C dans les tomates, contribuant ainsi à améliorer la qualité nutritionnelle des aliments2Smith, P., et al. (2017). « Agriculture, Forestry and Other Land Use (AFOLU). » In Climate Change 2014: Mitigation of Climate Change. IPCC.3Jones, A., et al. (2020). « Soil health and nutrition quality in regenerative agriculture systems. » Frontiers in Sustainable Food Systems, 4, 123..

Lire plus : Cultiver une Asie plus verte : 3 développements prometteurs sur la manière dont l’agriculture régénératrice prend racine en Asie.

Par ailleurs, la promotion d’une alimentation locale et peu transformée déjà recommandée dans les pays occidentaux est reconnue pour réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en améliorant la santé publique.

Ces adaptations alimentaires nécessitent une collaboration entre les gouvernements et les acteurs industriels agroalimentaires, qui sont appelés à développer des produits enrichis en micronutriments et à réduire la teneur en sucres, sel et graisses.

L’engagement des systèmes de santé

Enfin, l’augmentation de la prévalence des maladies chroniques, infectieuses et cardiométaboliques liées à la malnutrition [insérer le lien] a un impact direct sur la demande en médicaments et en dispositifs. En effet, selon l’OMS, entre 2030 et 2050, près de 250 000 décès supplémentaires par an pourraient être attribués à des causes liées au changement climatique, liés notamment à la dénutrition, au paludisme, à la diarrhée et au stress thermique. Or, cette intensification de la production et des soins alourdit à son tour l’empreinte carbone du secteur, déjà responsable d’environ 5 % des émissions mondiales — un cercle vicieux entre santé, nutrition et climat. Face à cette hausse des pathologies, le secteur de la santé doit s’adapter pour répondre à une demande croissante tout en limitant son empreinte.

Les laboratoires pharmaceutiques développent ainsi des formulations mieux adaptées aux populations fragilisées par la malnutrition, en ajustant les doses pour limiter les risques de toxicité liés à une pharmacocinétique altérée. Par exemple, certains médicaments (antituberculeux, antipaludiques ou antirétroviraux) sont reformulés pour compenser une absorption réduite chez les patients dénutris. D’autre part, des études européennes ont inclus les statuts en vitamines D, fer ou zinc pour évaluer l’efficacité des traitements contre les infections respiratoires chroniques, montrant que la correction des carences améliore significativement la réponse thérapeutique4Taqarort, N., & Chadli, S. (2020). Vitamin D and the risk of acute respiratory infections: Influenza and COVID-19 [in French]. Nutrition Clinique et Métabolisme, 34, 211–215.. Aux États-Unis, face à l’augmentation des maladies métaboliques liée à une alimentation transformée, des essais soutenus par la FDA analysent l’impact des régimes réduits en sodium et en sucre sur la pharmacocinétique des antihypertenseurs, afin d’adapter les traitements aux profils nutritionnels des patients5Holguera, J. G., & Senn, N. (2021). Health–environment co-benefits and climate change: Concepts and implications for diet, mobility, and contact with nature in clinical practice [in French]. La Presse Médicale Formation, 2, 622–627..

Par ailleurs, dans les pays à forte vulnérabilité climatique, des projets financés par la World Diabetes Foundation étudient comment des régimes adaptés peuvent prévenir et mieux gérer le diabète, une maladie dont l’incidence est amenée à augmenter, notamment à cause de la surnutrition et la consommation d’aliments transformés trop sucrés. Certains laboratoires pharmaceutiques développent également des programmes d’accès aux médicaments tels que l’insuline pour les populations les plus défavorisées, ainsi que des programmes de sensibilisation dans les pays en développement. Sur le plan préventif, les systèmes de santé déploient également des programmes nutritionnels qui encouragent une alimentation plus riche en végétaux et moins dépendante des produits ultra-transformés.

Enfin, l’alimentation durable et la santé étant étroitement liées, des recherches canadiennes ont aussi intégré des paramètres liés à des régimes alimentaires durables (réduction de viande rouge, augmentation des végétaux) pour mieux comprendre les co-bénéfices santé-environnement sur la santé cardiovasculaire10.

En conclusion, face à l’interconnexion complexe entre réchauffement climatique, sécurité alimentaire et santé, il est indispensable d’adopter une approche holistique et locale,. L’agriculture régénératrice, la promotion d’une alimentation locale et durable, ainsi que la transformation des pratiques industrielles et sanitaires, constituent des leviers essentiels pour relever ces défis interdépendants. Le secteur de la santé évolue lui aussi, en intégrant les dimensions nutritionnelles dans la recherche clinique et en renforçant l’accès aux soins et à la prévention pour les populations faisant face à différents défis de nutrition : sous-nutrition et carences pour les populations et vulnérables, et malnutrition dans les pays occidentaux. .

Si votre organisation souhaite anticiper les impacts du changement climatique sur la nutrition et les pathologies associées, nos équipes spécialisées en santé et agroalimentaire peuvent vous accompagner. N’hésitez pas à contacter notre équipe


À propos de l’auteur,

Elise, Consultante senior au sein de l’équipe Santé d’Alcimed en France.

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