Périnatalité et grossesse : une vulnérabilité accrue
Complications maternelles et risques infectieux accrus chez la femme enceinte
Chez les femmes enceintes, les épisodes de fortes chaleurs sont associés à une augmentation significative du risque de naissance prématurée et de complications obstétricales. D’autres pathologies liées à la grossesse, telles que le diabète gestationnel, voient également leur fréquence s’accroître en période de chaleur intense comme l’a montré une revue systématique de la littérature publiée dans BMC.
Par ailleurs, le réchauffement climatique favorise l’extension géographique de maladies vectorielles comme la dengue, le paludisme ou Zika, des pathologies qui peuvent avoir des conséquences graves chez la femme enceinte et le fœtus. Les femmes enceintes seraient plus exposées aux piqûres de moustiques, possiblement en raison d’une température corporelle plus élevée. Si ces pathologies étaient initialement limitées aux zones tropicales, elles représentent une menace croissante en Europe : selon une étude publiée dans The Lancet Planetary Health, l’intervalle entre l’établissement du vecteur et les épidémies locales s’est considérablement raccourci, ainsi, le risque d’épidémie pourrait être multiplié par 5 d’ici 2060 en Europe.
Des impacts mesurables dès la naissance
Les femmes enceintes et les nourrissons sont particulièrement vulnérables au stress thermique. Une étude menée en Gambie a mis en évidence qu’une exposition à une température moyenne de 30 °C au cours du dernier trimestre de grossesse et pendant la première année du nourrisson était associée à une taille et un poids significativement plus faibles chez l’enfant à l’âge d’un an, comparée à une exposition à 25 °C. Plusieurs mécanismes biologiques sont envisagés pour expliquer cette observation, avec des effets distincts avant et après la naissance :
- Chez le fœtus, l’hypothèse principale est l’activation d’une réponse inflammatoire chez la mère, qui perturberait le développement fœtal.
- Chez le nourrisson, plusieurs pistes sont explorées :
- Une réduction de l’apport alimentaire pour limiter la production de chaleur métabolique,
- L’activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien en réponse au stress thermique,
- Des altérations du microbiote intestinal, favorisant les diarrhées,
- Une moindre absorption digestive liée à une activation du système immunitaire.
Bien que cette étude ait été menée dans un contexte tropical, ses résultats soulèvent des questions quant aux conséquences des vagues de chaleur, de plus en plus fréquentes sous nos latitudes. Selon une étude récente publiée dans Nature, si le réchauffement climatique suit une trajectoire de +3,5 °C, 92 % des enfants nés en 2020 seront exposés à des vagues de chaleur extrême au cours de leur vie.
D’autres résultats soulignent que l’impact du climat peut être différent en fonction du sexe : des performances respiratoires moindres ont été observées chez les nouveaux-nés filles exposées à de fortes chaleurs in utero. Ces résultats doivent être confirmés sur le long terme par une analyse longitudinale. Néanmoins, ils suggèrent déjà que les effets environnementaux pourraient varier selon le sexe, soulignant ainsi l’importance d’intégrer une approche genrée dans les études sur l’impact du changement climatique sur la santé.
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Vie active : entre vulnérabilités physiologiques et inégalités sociales
Une sensibilité physiologique spécifique
Chez les femmes adultes, les effets du climat impactent des mécanismes biologiques spécifiques comme le fonctionnement hormonal. Plusieurs études suggèrent que l’exposition à des températures élevées pourrait affecter la régularité du cycle menstruel et altérer l’équilibre neuro-hormonal.
A l’autre extrémité du spectre hormonal, la ménopause apparaît, elle aussi, sensible aux effets du changement climatique. Une revue systématique de la littérature souligne notamment une augmentation de symptômes vasomoteurs chez les femmes ménopausées (bouffées de chaleur, suées nocturnes) en cas de températures élevées. Par ailleurs, les climats méditerranéens ont été associés à une survenue plus précoce de la ménopause. Or la ménopause précoce est elle-même associée à une hausse des risques de troubles cardiovasculaires et d’ostéoporose. Compte tenu du nombre élevé de femmes concernées et des conséquences sanitaires associées, même une légère augmentation de l’incidence liée au climat pourrait avoir un impact considérable sur la santé des femmes à l’échelle mondiale.
Certaines pathologies à forte prévalence féminine, comme les migraines (touchant environ 20% des femmes contre 10% des hommes), semblent également sensibles aux variations climatiques. Ainsi, pour chaque tranche d’élévation de la température de 5°C le risque de migraine augmente de 7,5%.
Des inégalités socio-économiques amplifiées
Au-delà des dimensions biologiques, le changement climatique agit comme un catalyseur d’inégalités sociales et de violences. Les événements climatiques extrêmes (canicules, sécheresses, inondations) entraînent souvent des pertes de revenus et contraignent les individus à un repli prolongé à domicile. Cette combinaison de stress économique et de promiscuité favorise l’émergence de tensions, augmentant le risque de violences intrafamiliales. Une étude menée à Madrid a mis en évidence une augmentation de 40 % du risque de féminicide dans les jours suivant une vague de chaleur.
Enfin, la santé mentale constitue un autre point d’attention. La prévalence de l’éco-anxiété, un stress chronique face à la perspective d’un avenir dégradé par les crises environnementales, est plus élevée chez les femmes et notamment les plus jeunes. Ce phénomène, encore mal caractérisé, soulève la question d’un accompagnement psychologique plus ciblé.
Lire plus : Prise en charge de la santé mentale des femmes : 3 enjeux à considérer
Vieillissement : la chaleur, un facteur de surmortalité chez les femmes âgées
Les vagues de chaleur affectent particulièrement les femmes âgées, dont le risque de mortalité est supérieur à celui des hommes du même âge. En Europe, au cours de l’été 2022, les décès attribuables à la chaleur ont été 56 % plus élevés chez les femmes de plus de 80 ans que chez leurs homologues masculins. Une étude menée aux Pays-Bas confirme cette surmortalité, même en tenant compte de la surreprésentation des femmes dans ces classes d’âge. Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer cette vulnérabilité accrue :
- Isolement social plus fréquent (survie à leur conjoint)
- Moindre capacité des femmes à dissiper la chaleur ce qui semble être lié à une couche de graisse sous-cutanée plus épaisse qui restreint la dissipation de la chaleur par la transpiration, ainsi qu’à un système nerveux sympathique moins réactif chez elles.
- Plus grande exposition domestique à la chaleur,
- Tension cardiovasculaire accrue après la ménopause, en lien avec la diminution des taux d’estradiol. Cette hormone facilite la dissipation de la chaleur par vasodilatation ; sa baisse altère les réponses vasculaires au stress thermique, ce qui augmente le risque d’élévation de la pression artérielle..
Alors que les différences liées au genre sont déjà trop peu prises en compte dans la recherche et la médecine, il apparaît qu’intégrer ces considérations est d’autant plus critique dans un contexte de changements environnementaux, qui toucheront de matière disproportionnée hommes et femmes. Les besoins spécifiques des femmes – qu’il s’agisse de grossesse, de santé hormonale, mentale ou encore de vieillissement – nécessitent des approches différenciées en matière de santé publique. Bien que plusieurs travaux suggèrent que le changement climatique pourrait affecter différemment la santé des femmes et des hommes, ce lien entre climat et santé des femmes reste encore largement sous-exploré. Il mérite d’être approfondi pour mieux orienter les stratégies de prévention, d’adaptation et de prise en charge.
Certaines initiatives individuelles commencent à faire bouger les lignes. C’est le cas emblématique des « grands-mères suisses », un collectif de femmes âgées qui ont intenté un recours contre l’État suisse pour inaction climatique, en soulignant leur vulnérabilité spécifique face aux épisodes de chaleur extrême. Après plusieurs revers judiciaires, leur combat a été reconnu par la Cour européenne des droits de l’homme, marquant une avancée majeure pour la reconnaissance de l’inégalité climatique subie par les femmes.
Chez Alcimed, nous sommes convaincus que l’avenir de la santé passe notamment par une approche croisée des enjeux de santé, de climat et de genre. Comprendre ces interactions, c’est mieux anticiper les risques, mieux orienter les politiques publiques de prévention et bâtir des stratégies plus justes et plus efficaces. Envie d’agir à l’intersection entre climat et santé des femmes ? Notre équipe spécialisée en santé peut vous aider à explorer ces pistes, en capitalisant notamment sur notre savoir-faire en investigation, et notre connaissance des enjeux autour de la santé des femmes et des enjeux environnementaux. N’hésitez pas à contacter notre équipe !
À propos des auteurs,
Margot, Consultante au sein de l’équipe Santé d’Alcimed en France.
Pauline, Responsable de Mission au sein de l’équipe Santé d’Alcimed en France.